Ofelia, Géorgienne et transgenre : « C’est très dur de se cacher et d’essayer d’exister à la fois. »
12/03/2026
Le 3 octobre 2024, le président du Parlement géorgien promulguait une loi restreignant les droits des personnes LGBTQIA+, malgré le refus de la présidente Salomé Zourabichvili de la signer. Ce texte, porté par le parti au pouvoir Rêve géorgien, reprend les codes de la législation russe en limitant la visibilité des minorités sexuelles et de genre dans l’espace public. Vivement critiqué par l’Union européenne et par les organisations de défense des droits humains, il illustre un climat politique et social oppressant qui pèse depuis longtemps sur les personnes LGBTQIA+ en Géorgie.
C’est dans ce contexte qu’Ofelia, une femme transgenre aujourd’hui hébergée dans l’un des quatre centres pour demandeur·euses de protection internationale du Samusocial, a dû fuir son pays. « Depuis mon enfance j’avais en tête que je n’étais pas un garçon mais une fille. Depuis le début, ma représentation était féminine », confie-t-elle. À 16 ans, lorsqu’elle révèle son identité de genre à sa famille, les choses basculent. « Les familles géorgiennes ne sont souvent pas tolérantes envers les personnes LGBTQ+, même si ce sont leurs propres enfants. » Ses parents la conduisent à l’église et chez des médecins, persuadés qu’il s’agit d’une maladie. « Mes parents m’ont amenée chez des docteurs pour me donner plus de testostérone et que je devienne plus masculine. » Face au rejet et aux humiliations, Ofelia quitte définitivement la maison familiale à 18 ans.
Elle tente alors de trouver sa place entre hébergements temporaires et centres spécialisés, tout en affrontant des discriminations constantes. Lorsqu’elle trouve un emploi dans la restauration rapide, les insultes et humiliations de la part de collègues et supérieurs deviennent son quotidien. « Mais je devais garder ce travail pour avoir de l’argent », raconte-t-elle. Dans la rue, la peur est permanente. « Si ça se voit que tu es ‘trans’, c’est dangereux de se balader. Je ne pouvais pas prendre les transports en commun, ni sortir la nuit. J’ai été agressée plusieurs fois physiquement. C’est très dur de se cacher et d’essayer d’exister à la fois. » Même son engagement comme volontaire dans une ONG devient risqué. Un jour, alors qu’elle se trouve avec quatre autres bénévoles Queer dans une voiture fournie par Bolt – qui propose des voitures sécurisées pour transporter des personnes LGBTQIA+ gratuitement -, le véhicule est encerclé par des centaines de personnes. « Ils ont commencé à jeter des choses dessus, à essayer de rentrer. Finalement, ils ont réussi. Nous avons couru dans un parc voisin. Le chauffeur a essayé de nous protéger, mais il a été attrapé. La police, à côté, ne faisait rien. Comment tu peux survivre ainsi ? » C’est après cet épisode qu’Ofelia décide de quitter la Géorgie.
La Belgique, réputée plus accueillante envers les personnes LGBTQIA+, devient son premier espoir. Mais le départ nécessite des papiers et surtout de l’argent. « J’ai décidé de devenir travailleuse du sexe pour pouvoir partir. Beaucoup de personnes ‘trans’ doivent en arriver là, car elles ne sont pas acceptées sur le marché du travail en Géorgie. » Grâce à ces revenus, Ofelia réussit à franchir les frontières et à introduire une demande d’asile. Elle passe par les centres temporaires de première phase, puis par le Petit-Château, avant d’être orientée vers le centre du Samusocial où elle vit aujourd’hui. Les débuts sont difficiles :
« Dans les premières structures, les chambres étaient mixtes, les portes ne se fermaient pas, il n’y avait aucune intimité. Et les autres n’étaient pas toujours tolérants envers les personnes transgenres. »
Si la Belgique lui a offert une protection qu’elle n’aurait jamais pu espérer dans son pays, elle n’est pas exempte de violences. Cet été, Ofelia a été agressée dans une rue de Bruxelles par un groupe d’hommes. « Ils m’ont sifflée, poussée au sol et frappée jusqu’à ce que je perde connaissance. Je suis venue ici pour éviter ce genre de situation. » La différence, souligne-t-elle, c’est qu’elle a pu cette fois porter plainte et être entendue. « En Géorgie, je n’aurais jamais osé. Je savais d’avance que j’aurais été persécutée. »
Après avoir bénéficié d’un suivi psychologique, elle parvient peu à peu à retrouver une certaine stabilité, même si la peur n’a pas complètement disparu. « La Belgique n’est pas aussi sûre qu’on l’imagine. Il faut faire attention partout. »