Se reconstruire en collectivité : l’imposant défi des centres familles du Samusocial
17/02/2026
Chaque jour, le Samusocial héberge près de 500 personnes en famille faisant face à de lourdes épreuves, à une grande précarité ou fuyant des violences, souvent conjugales et intrafamiliales. Nos centres d’accueil leur offrent un espace de stabilité où il devient possible de commencer à se reconstruire. Mais la vie collective, dans un cadre restreint, comporte aussi ses défis. Cloé, psychologue, témoigne de son quotidien aux côtés de ces familles.
Un abri temporaire, une vie chamboulée
Dans un centre d’accueil, la vie se partage sans intimité : une chambre par famille, des espaces communs réduits, et la vie en collectivité. Pour les enfants, cela peut parfois ressembler à une grande colonie de vacances, entourés de leurs petits camarades. Mais derrière les rires se cachent des parcours compliqués : « La plupart des familles hébergées au Samusocial sont des femmes victimes de violences conjugales. Le plus difficile pour les enfants, c’est ce qu’ils ont vécu avant d’arriver ici », rappelle Cloé.
Le quotidien sous contraintes
À la promiscuité s’ajoutent des difficultés matérielles, notamment pour assurer des repas équilibrés tout au long de la journée aux enfants. « Il arrive que les enfants n’aient que des tartines au chocolat pour le repas de midi. Les professeurs s’en plaignent, mais nous n’avons rien d’autre à proposer », explique Cloé. Au centre, c’est le Samusocial qui veille à proposer des repas complets, mais les options restent limitées et souvent inadaptées aux goûts des enfants.
Pour une mère qui souhaite offrir une alimentation correcte à son enfant, c’est un défi quotidien, n’ayant souvent aucun contrôle sur ce qu’elle peut réellement lui donner. Les remarques d’enseignant·es peu sensibilisé·es à la précarité renforcent le sentiment d’humiliation, tout comme les demandes spécifiques pour les fancy-fairs de l’école ou les activités – apporter un t-shirt rouge ou une paire de bottes… -, qui deviennent de véritables épreuves pour une maman seule avec plusieurs enfants.
Un lien mère-enfant mis à l’épreuve
Pour les mères, leurs enfants sont souvent « tout ce qui leur reste » après avoir quitté un conjoint violent. Cette relation est précieuse, mais elle peut devenir trop fusionnelle. Au centre, tout se vit ensemble : une chambre partagée jour et nuit, aucune intimité, des démarches administratives effectuées sous le regard des enfants. « Où une mère peut-elle téléphoner à son avocat sans être entendue ? Où peut-elle pleurer sans être vue ? », interroge Cloé.
Dans ces conditions, les enfants absorbent les inquiétudes maternelles : « Même si une maman ne dit rien, son enfant comprend quand elle est stressée, et il va chercher à la protéger », poursuit-elle. Cette proximité forcée brouille les rôles : l’enfant devient parfois confident ou soutien émotionnel, un fardeau inadapté à son jeune âge.
Le manque d’intimité touche aussi les plus grands, qui auraient besoin de leur propre espace pour se construire et vivre leur vie d’enfant ou d’adolescent. Vivre en collectivité impose une promiscuité avec d’autres familles, chacune ayant sa culture, ses valeurs, son histoire, ses traumas, sa langue ou sa vision de la parentalité. Ce mélange peut parfois être source de solidarité, mais il génère aussi des tensions, difficiles à vivre pour des familles fragilisées qui auraient avant tout besoin de calme pour se reconstruire.
Pour les aider à retrouver leur juste place, des ateliers parents-enfants sont proposés. Ils permettent de mettre des mots sur les émotions, de mieux communiquer et de redonner à chacun son rôle : celui de parent d’un côté, celui d’enfant de l’autre.
Le rôle élargi du psychologue
Accompagner ces familles demande une grande polyvalence. Être psychologue en centre ne se limite pas à des entretiens en bureau : Cloé frappe aux portes, anime des ateliers, participe aux activités avec les enfants et collabore avec les éducateur·rices, assistant·es sociaux·ales et puéricultrices.
« Ici, il faut se décentrer de la théorie pour s’adapter au quotidien des familles », souligne-t-elle. Travailler directement sur le lieu de vie des familles implique des réflexions constantes sur la juste distance : comment offrir un soutien efficace sans l’imposer, en respectant le rythme et la volonté de chacun·e. Ce travail collectif permet une réponse la plus ajustée possible, la mise à l’abri d’urgence rendant parfois difficile un accompagnement pleinement thérapeutique.
Entre attente et reconstruction
Mais au-delà du manque matériel, c’est surtout l’incertitude liée aux longues procédures administratives qui alourdit le quotidien. « Les familles sont immobilisées dans une parenthèse de leur vie. Elles attendent une régularisation, un logement… Cela peut prendre des mois, parfois des années. C’est ce qui est psychologiquement le plus difficile : ne pas savoir quand et comment elles pourront repartir. »
Dans cet entre-deux, les équipes du Samusocial s’efforcent de transformer ce temps suspendu en une période de reconstruction, où chacun·e retrouve peu à peu des repères et une stabilité.